31 Octobre 2010
Lignes de force, ligne de vie…
La bio-filmographie de Serge Avédikian peut donner à première vue une impression de dispersion et d'éclatement(s), tant cet infatigable touche-à-tout a multiplié les expériences de tous ordres, tant il a bougé et circulé dans l'espace et la création…
Les parents de Serge sont d'origine arménienne, mais ils sont nés en France. Ils sont les enfants de ceux qui ont échappé au génocide perpétré par les Turcs en 1915. En 1947, ils doivent partir en Arménie, car Staline les rappelle. Et en 1955, Serge naît à Erévan, Arménie soviétique. Il fait ses études à l'école française et quand ses parents peuvent enfin rentrer en France en 1970, il a 15 ans. Il se passionne pour la littérature et le théâtre, au collège d'abord puis au Conservatoire d'art dramatique de Paris. Très vite, il commence une belle carrière, ininterrompue jusqu'ici, de comédien au théâtre, au cinéma et à la télévision.
Au début des années 80, il passe au cinéma en réalisant deux documentaires, Sans retour possible et Que sont mes camarades devenus ? pour sauvegarder grâce aux témoignages des survivants du génocide ce qu'il reste encore de cette mémoire menacée. Puis il s'essaye à la fiction courte : Bonjour Monsieur en 1991, première rencontre avec l'inénarable Kyléchian ; Mission accomplie, 1992 ; Au revoir madame, 1996 ; M'sieurs-dames, 1997.
Il touche aussi à des formes documentaires plus expérimentales et poétiques comme J'ai bien connu le soleil, 1989 ; Le Cinquième rêve, 1994 ; Lux æterna et Terra emota, 1999, dyptique consacré au terrible tremblement de terre qui détruisit le 7 décembre 1988 Léninakan, deuxième ville d'Arménie. En 2003, il passe à l'animation avec Ligne de vie, primé dans plusieurs festivals et Un beau matin, 2005. Il termine actuellement un documentaire, Retourner, qu'il a filmé en Turquie à Soloz, le village natal de ses grands-parents paternels.
L'effet mosaïque a vite fait de jouer : avec un léger recul, les fragments font sens et la cohérence se dessine. Car sous le foisonnement courent des lignes de force, des lignes de vie qui structurent et dessinent la trajectoire de l'ami Serge. L'Arménie bien sûr : c'est la quête de cette mémoire en voie de disparition qui l'a poussée au cinéma et c'est la même recherche qui a généré son tout dernier film… Il l'a collectée, s'y est confronté, l'a malaxée sur tous les modes possibles, comique et gentiment absurde dans Bonjour Monsieur, Au revoir madame, M'sieurs-dames, trois épisodes d'un même histoire. Trois films qui se suivent alors que d'autres, plus sombres, se répondent ou vont par deux : Lux æterna et Terra emota, Ligne de vie et Un beau matin. Vous aviez dit "désordre" ? …
L'Arménie certes, mais soviétique. Impossible d'oublier qu'il a vécu les quinze premières années de sa vie en ex-URSS, pour lui comme pour le spectateur. Tous ses films (ou presque) en portent la trace, en tous cas les six qui vous sont présentés. Mission accomplie, fable burlesque et muette, met en scène une dictature d'opérette noire et blanche où trois hommes doivent transporter la monumentale statue du Chef suprême dans un petit village qui prépare fébrilement la fête d'inauguration. Hélas, la statue se casse le nez, et l'unique obsession des convoyeurs sera de lui trouver à tout prix une tête de rechange pour ne pas perdre la leur…
Il est également question de systèmes autoritaires et répressifs dans les peintures animées de Ligne de vie et Un beau matin, avec la même indétermination des espaces-temps, la même volonté de gommer les références historiques précises pour élargir et universaliser le propos. C'est arrivé, ça arrive et ça arrivera encore hélas, et n'importe où, si nous ne sommes pas vigilants et solidaires.
Mais il existe aussi une Russie créative, sensible et inventive, tout un héritage culturel qui a nourri Avédikian, et l'évidente influence des maîtres comme Tarkovski, Parajdanov ou Péléchian, pour ne parler que de cinéma…
Ce goût pour l'allégorie, la métaphore, pour un cinéma poétique, sans dialogues la plupart du temps, avec un travail très particulier sur le son et la musique, un cinéma "artistique", intuitif et lyrique qui crée ses propres règles.
Impossible de ne pas penser à Péléchian en voyant Lux æterna, d'abord parce que Léninakan est la ville où il est né. Mais aussi et surtout parce qu'il relève d'une démarche qui lui est proche, " poème cinématographique" plus que documentaire classique. Le film est construit à partir des images hallucinantes qu'un jeune homme, Lévon Minasian, a captées en noir et blanc avec sa caméra Super 8, juste après le séisme. Serge les a montées, travaillées de surimpressions, combinées à la musique déchirante de Xavier Delisle, à la voix mystique de la soprano Verena Keller pour tenter de rendre compte en le transcendant d'un réel inconcevable, inimaginable tant il est horrible. Dix ans plus tard, il y retourne et filme les habitants de Gumri, le nouveau nom de la ville depuis l'indépendance de 1991. Et c'est la même émotion qui nous prend au ventre face aux gros plans de ces visages qui nous regardent droit dans les yeux, qui nous prennent à témoin de leur insoutenable douleur. C'est en Arménie mais là aussi, ce pourrait être ailleurs, en Turquie, au Yémen ou en Indonésie…
Les animations qui suivent, Ligne de vie et Un beau matin, semblent marquer une brutale rupture formelle. Mais si le choix des matériaux change, la démarche créative reste la même, au niveau du travail sonore, de la combinaison/surimpressions d'images composites, mêlant ici peinture, photos, éléments synthétisés en informatique.
Rien à voir donc avec le "dessin animé" classique. Il s'agit bien plus d'histoires transmises sous forme picturale, où la texture, l'épaisseur de la peinture constituent la matière même des films, avec une force esthétique et émotionnelle inédites. Toujours ce besoin de décloisonner les catégories, les étiquetages, essayer de circuler librement entre des espaces habituellement clos et étanches.
Là encore, les deux films se répondent en une multitude d'échos et de correspondances. Le premier est adapté du travail graphique du peintre belge Raymond Delvax, ainsi que de sa nouvelle « Quelque part dans le nord de l'Allemagne, en 1943.» Alors que Un beau matin est l'adaptation cinématographique de Matin brun, la nouvelle de Franck Pavloff, pour laquelle Avédikian a sollicité la création graphique d'une autre peintre, Solweig von Kleist.
Si Ligne de vie se déroule dans un camp de concentration, Un beau matin montre dans une troublante inversion chronologique comment l'inhumanité et la barbarie s'installent. Dans le camp, la création, le dessin en l'occurence, est un enjeu capital à tous les sens du terme, c'est l'unique moyen de survie et de résistance, à l'intérieur des barbelés et au-delà de la mort. L'art est subversif, tous les dictateurs l'ont bien compris : on coupe les mains du dessinateur (comme celles de Victor Jara sous Pinochet), on le tue, mais il grave son dernier dessin sur le mur qui sert de mémorial aujourd'hui, la transmission s'est faite malgré l'horreur et la mort. « Il dessinait notre vie et lui donnait un visage. » C'est le processus inverse qui grandit comme une gangrène dans Un beau matin. Les photographies en couleurs sont interdites, l'artiste devient un dissident clandestin dans un monde uniforme et transparent. La répression et l'horreur peuvent s'installer en toute tranquillité dans une société sans artiste, sans pensée, sans solidarité, sans mémoire, sans futur possible et partageable.
La figure solaire d'Irina Brook s'impose alors comme une évidence dans le trajet de Serge, tant ils ont en commun. C'est une artiste à la démarche créative entièrement instinctive. Ce qui lui importe avant tout c'est de faire un théâtre au-delà de la convention, qui va vers les gens, vers leur humanité. Vivre une aventure humaine qui réunit un groupe, reconstruire une famille élargie, avec ce "plaisir contagieux" d'être ensemble et de transmettre. « On vit la mise en scène comme on vit notre vie, comme on voit le monde. » Parlant de famille, un bonne partie de la sienne est née… en Russie bien sûr. Au début du film, toute l'équipe, Serge inclus, est en tournée à Moscou, avec La Ménagerie de verre de T. Williams. Conférence de presse très officielle à l'Agence Tass où Irina dit toute son émotion à (re)venir pour la première fois dans le pays des origines. Son petit garçon saute sur le micro et détend l'atmosphère. C'est son visage d'ange blond qui ouvre le film, c'est avec lui qu'il s'achève (comme dans Mission accomplie), pendant qu'une montgolfière de toutes les couleurs s'envole dans les rires et les cris des enfants. Une belle trajectoire s'ouvre dans le ciel, une ligne de force, une ligne de vie. Le voyage continue…
Michèle Driguez, Festival Cinéma Méditerranéen Montpellier

